Baliser l’avenir financier

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Publié le 15 janvier 2018

Lors d’un séminaire de recherche qui se tenait à la London School of Economics en novembre 2008, la reine Elisabeth II s’était demandé pourquoi personne n’avait vu arriver la crise financière. La réponse à cette question naïve mais très juste est sans appel : toutes les études académiques démontrent que les économistes sont incapables de prévoir une récession. La dernière étude sur le sujet (Ahir et Loungani, Can Economists Forecast Recessions ? Some Evidence from the Great Recession, 2014) conclut cruellement qu’aucune des 62 récessions répertoriées dans le monde en 2008 et 2009 n’a été correctement anticipée. Les fins d’année sont toujours l’occasion de publier des prévisions pour l’année suivante. L’incapacité du consensus à prévoir les points de retournement repose sur des biais bien connus, comme l’effet moutonnier et le sur-optimisme. A la décharge des prévisionnistes, les interactions grandissantes entre la sphère financière et la sphère réelle apportent de l’instabilité qui dénature les relations économiques traditionnelles et rend plus complexe la prévision sur un horizon relativement court de 12 à 24 mois. In fine, les marchés financiers sont davantage guidés par les déviations par rapport au consensus que par le consensus en absolu. Malgré ces précautions d’usage, cette figure imposée demeure utile mais il convient d’en connaître les limites et d’en faire un bon usage.

Scénarios prospectifs à 24 mois

Scénarios prospectifs à 24 mois

Banque Pâris Bertrand Sturdza SA

 

La prévision demeure une opinion, ce n’est pas une décision. L’investisseur ne peut pas se reposer sur une prévision unique, mais doit au contraire s’appuyer sur un système de scénarios, feuille de route indispensable pour construire une stratégie et tester la robustesse de son portefeuille. Le consensus actuel est sans surprise le scénario de la continuité. Il signifie une appréciation du marché Actions de près +10%, une stabilisation du niveau général des taux d’intérêt dans une marge de fluctuation de +/-30bps avec un biais à l’aplatissement de la courbe. Le scénario de continuité est piloté par les banques centrales. Le risque à moyen terme est d’avoir une inflation non soutenable des actifs. Ce scénario doit bifurquer tôt ou tard sur une normalisation. Ce scénario est le plus favorable. Il semble se dessiner depuis la fin de l’année dernière. Il a comme variable dominante une remontée générale des taux d’intérêt aux Etats-Unis de près de 100pb par an et une hausse soutenue des Actions (+15% avec de fortes rotations) et des Matières Premières. Le positionnement pro-croissance doit être au maximum, et évoluer progressivement vers un positionnement pro-inflation.

 

Si ces deux scénarios sont très favorables et largement dominants en matière de probabilité (75%), c’est le moment opportun pour évoquer les scénarios baissiers, non consensuels, mais qui s’imposeront tôt ou tard. Il y a le choc récessif (Etats-Unis, Chine). Sa probabilité va augmenter dans le temps, mais ce choc restera ponctuel (soit une correction de 20% des marchés Actions) en raison de l’absence d’excès de capacité de production au niveau mondial, de la faiblesse des taux d’intérêt réels et de la réactivité très probable des banques centrales. Toutefois, le segment de la dette High Yield pourrait être un facteur de diffusion et d’amplification. Un scénario de choc plus profond défini par un cycle majeur de baisse du marché Actions en amplitude (-40%) et en durée (de 15 à 30 mois) résulterait d’un désinvestissement forcé des investisseurs. La déflation par la dette serait un choc structurel, l’ajustement sur les prix reflétant des déséquilibres majeurs et des bulles d’actifs non soutenables. La question serait alors la capacité d’action des banques centrales.

 

Dans un tel scénario d’ajustement des valorisations des actifs risqués, les Obligations d’Etat retrouveraient un rôle de valeur refuge, avec une baisse parallèle de la courbe des taux US de -200bps. Ce scénario similaire à celui de 2008 demeure peu probable, tout comme celui de la stagflation (baisse concomitante des Actions et des Obligations d’Etat). Toutefois, si les échéances alternatives semblent lointaines, il est temps de se préparer, à défaut de prévoir.

Emmanuel Ferry
Directeur des Investissements
emmanuel.ferry@bkpbs.com